Ils m'appellent « Madame la présidente »

24 juillet 2017

Tiens, ils m'appellent comme ça. C'est ce que j'ai pensé, dans la voiture qui me ramenait de la gare de Cholet. Tiens, ça doit être une blague.

« Ça doit être une blague »

J'ai jamais été une première de la classe. Je me suis toujours arrangée pour être dans le premier tiers. Dans les bons, quand même, mais pas première.

Première, ça veut dire être en pleine lumière. Et ça me gêne. Ça veut dire que tous les autres élèves de la classe vont regarder ce que je fais, et surtout, qu’on va me prendre pour exemple. Les rares moments où la prof exhibait ma copie pour dire « prenez exemple, elle a tout bon », j’étais très gênée.

Déjà parce que c’est pas vrai. Je fais des erreurs, souvent. Et puis, c’est une dictée, je n’ai aucun mérite, c’est facile d’avoir tout bon, il suffit d’avoir retenu la forme des mots. Rien qui mérite les palmes et les honneurs.

Ensuite, c’est chiant parce que ça m’empêche d’essayer. Si tout le monde me regarde, je vais avoir peur de faire le moindre faux pas, et donc je vais moins prendre de risques : « han mais toi qui es si bonne en orthographe, tu as fait cette faute d’accord ! ». On pardonne moins aux gens qu’on prend en exemple.

Si je quitte la salle de classe de mon école primaire où j’étais si bonne en dictée et si je regarde la bonne élève de 28 ans, peu de lignes bougent. J’ai toujours aussi peu envie d’être un exemple. Je ne me sens pas plus forte que d’autres. Pourquoi moi en particulier ?

Ça me fait penser à la double injonction qui est faite aux femmes qui entreprennent des choses : « réussis, pour prouver qu’une femme peut le faire », et au moindre faux pas : « je le savais, que les femmes n’étaient pas faites pour faire ça ! ». Dans les milieux où les femmes sont rares, c’est facile de devenir un exemple, parce qu’il y a peu d’éléments de comparaison. Et faire des exemples mène à ce genre de raisonnements qui bloquent. Une partie de ma méfiance vis à vis de la lumière vient de là. La lumière des phares et le lapin : « ils me regardent, je fais quoi ? ».

C’est pour ça que la place de seconde me va bien. J’ai le droit de ne pas savoir, de douter. Il y a toujours le premier pour dire : c’est par là, c’est comme ça. Je ne suis pas toute seule.

Alors voilà, dans la voiture à Cholet, je me dis, tiens, ça doit être une blague, ils peuvent pas penser ça sérieusement, avec un fond de gêne dans un coin de ma tête, qui dit : et puis pourquoi moi ?

L’idée, en fait, me fait peur. Le peu que j’y pense, je me sens assez comme le lapin devant les phares de la voiture et ce n’est pas très confortable.

Malgré moi

Cette tendance naturelle à être bonne élève mais pas première a fait que j'ai toujours été élue malgré moi. Par exemple, au collège, on a proposé mon nom comme déléguée de classe : je n'ai pas osé me présenter (oui, même déléguée, de classe c’était trop de responsabilités). Plus tard, on m'a littéralement catapultée au CA du MAG, quelques mois après mon arrivée dans l’association. J’ai à peine eu le temps de dire non ( - « tu veux rentrer au CA ? - Euh… - Je présente ta candidature, de toutes façons pour la revue c'est bien d'être au CA »).

A la Fédération, un jour on a proposé, sur le ton de la plaisanterie, mon nom comme candidate au bureau. Puis en mon absence (!) [1] à l'AG suivante, pof, vice-présidente.

C’est pas exactement comme forcer la main. Les gens qui m’ont « poussée devant » à chaque fois, ne m’ont pas fait faire quelque chose que je ne voulais pas. Je sais dire non, et j’ai déjà refusé des responsabilités que je ne voulais pas prendre. L’expression juste est « poussée devant ». Il y a eu cette impulsion qui disait : mais si, tu peux, allez. La main qui te pousse sur le devant de la scène alors que tu hésites à sortir des coulisses, et qui dit « allez ». Je ne sais pas si j’aurais fait ça de moi-même. Je serais certainement restée terrée dans les coulisses.

Alors c’est un peu malgré moi, mais c’est tant mieux.

Ce que ça a créé comme brèche, c’est que ça a opposé, à ma parole qui était « ce n’est pas à moi de juger que je suis utile, je ne le suis pas plus que tant d’autres, alors je ne vais pas me mettre en avant » (entendre : « je connais le texte par cœur et j’ai répété, mais quand même, je n’ai pas envie de faire capoter la pièce si je me trompe alors je vais rester dans les coulisses et souffler le texte aux autres, moins de risques »), une autre parole : « si, tu en es capable » (et tiens, te voilà sur la scène, au fait).

Je raconte ça parce que je crois que ce mouvement est important et capacitant. J’ai lu quelque part que parmi les effets du plafond de verre intériorisé chez les femmes, il y a deux choses : nous sommes plusieurs à ne pas nous autoriser à faire des choses dont nous sommes capables (« je ne vais pas candidater à ce poste -pour lequel j’ai toutes les qualifications requises, par ailleurs-, ce serait avoir trop d’ambition ») et nous sommes enclines à ne pas nous autoriser de nous mettre en lumière alors que nous sommes légitimes. L’exemple typique, c’est  : « en vrai c’est moi qui fait ficelé tout le projet, obtenu les partenaires, et tout, mais j’ai préféré que Pierre le présente à toute la boite, c’est le chef de l’unité, ça sera mieux ».

Le premier point, je l’ai en partie débrouillé seule, j’en parlais ici. J’avais fait, dans ma tête, un bout de ce chemin. J’ai été forcée de constater que la Fédération FDN ne s’est pas écroulée depuis que je suis vice présidente, qu’on a répondu avec le groupe Régulation à de nombreuses consultations, dont par ailleurs je comprenais les enjeux, que j’étais capable.

« Devenez ce que vous êtes ! »

Ça a bien fini par arriver. L’autre sentiment que j’avais dans la voiture à Cholet, et qui m’emplissait de trouille, était que c’était irrémédiable. C’était trop évident. Pour tout le monde. Ça coulait de source. J’étais donc morte de trouille à l’idée que ça arrive, je ne me sentais pas du tout à la hauteur.

Ça, c’est le second taquet.

Pour que j’accepte simplement de présenter ma candidature au poste de présidente de la Fédération FDN, il a fallu un travail assez long. C’est des heures de discussions avec Benjamin, qui démontrait par a + b que si, ça tu sais faire, ça tu fais déjà, si si, ça tu as les épaules pour, si, ça tu vas apprendre et vite, donc pas d’inquiétude, etc. C’est un an et demie-deux ans à entendre, de la part de lui comme d’autres : « tu as les épaules pour faire ça », « tu es légitime ». La parole qui autorise.

Il faut, à un moment donné, cette parole qui dit « tu es légitime ». Sans quoi ça n’arrive jamais. On reste bloquée à « non mais, je suis trilingue, diplômée d’une prestigieuse fac de droit, j’ai vingt ans d’expérience en droit des affaires internationales, mais quand même, je ne vais pas m’autoproclamer experte en droit des affaires international ». Hmm, si tu peux, en fait. [2]

Benjamin a aussi, doucement, créé cette forme de poussée vers l’avant qui faisait que je n’avais pas d’autre choix que d’assumer des responsabilités comme une grande : me retrouver seule à représenter la Fédération à l’anniversaire de l’Arcep, par exemple.

J’ai repensé il y a quelques jours à l’un des meilleurs conseils qu’on m’ait donné. En prépa, devant notre apathie à préparer le concours de l’école normale supérieure (1 % de réussite, peu d’entre nous se sentaient réellement concernés par le concours), M. Jambet [3] referme le livre que nous commentions et s’énerve : « Cessez donc d’être des personnes en puissance et soyez des personnes en acte ! » « Vous êtes ici parce que vous avez les moyens de prétendre au concours : devenez ce que vous êtes ! » Devenez ce que vous êtes. Projetez-vous reçus au concours au lieu de vous dire que ce n’est pas pour vous. Autorisez-vous à faire ce dont vous êtes capables.

C’est ça, ce qu’il se passe, quand on ne s’autorise pas à avoir l’ambition pour ce dont on est capable : on ne s’autorise pas à devenir ce que l’on est. La présidente actuelle de mon association de doctorants est brillante, mais repoussait la responsabilité en disant qu’elle n’y arriverait pas. On l’a poussée devant et élue présidente. Je l’aie vue devenir présidente. Agir de manière présidentielle, prendre l’initiative sur tout, positionner l’association sur tel et tel événement. Il suffisait de s’autoriser, d’accepter que c’est sa place. Elle était déjà parfaitement capable. Elle était, en fait, déjà présidente. En puissance. Il manquait ce geste-là.

Ici, il s’agit aussi de ça : accepter que c’est de moi qu’on parle. Cesser de penser que c’est une blague, une imposture. Peut-être que si ce « madame la présidente » est aussi évident pour les fédérés, c’est qu’il y a une raison.

S’autoriser à être légitime, en fait, c’est aussi une conversion du regard, au sens fort et platonicien du terme. C’est cesser de regarder les autres en disant : « et si j’échoue ? », et poser la question autrement : « qui suis-je et quelle est ma place ? ». C’est la juste continuité de ce que je disais il y a quelques temps déjà : « [j]'ai compris que je serai vraiment utile non pas en essayant d'être ingénieur barbu comme eux, ça n'a aucun intérêt. En conjuguant mes apports d'avant avec ce que j'apprends des télécoms. Ça, ça me semble plus malin. Courir après ce qu’on n’est pas ne fait que renforcer le complexe. ». Une partie de la question « et si j’échoue ? » réside en fait dans « et si j’échoue à faire comme Benjamin ? ». C’est une mauvaise question, parce je suis sûre d’échouer : je ne suis pas Benjamin Bayart.

Changer de regard amène à considérer le fait que je peux tout à fait réussir à cette place avec ce que je suis. Parce que je suis quelqu’un d’autre. Et que si j’échoue c’est pas grave. Personne n’est parfait, ni lui ni moi. Et que ça ne remet pas en cause qui je suis ni à quoi je suis légitime de prétendre. C’est ma place, non ?

[1] Je n’étais pas là en présentiel, j’avais été convoquée à un mariage. Mais je suis passée sur IRC au moment des votes pour me tenir au courant : « - Hé quota, tu restes au bureau ? - Oui. - Vice-présidente, ça te va ? - Euh… - Bon, ben t’es vice présidente ! ». Grand moment.

[2] Même qu’il y a un site pour faire ça :)

[3] Merci à cet incroyable professeur, au passage.

Les avis sur ce billet

25/07/2017 - Tristan

Tu es merveilleuse, madame la présidente ! --Tristan

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