Derrière la cape des super-héros

24 avril 2018

« Hands up, who's tired? » -- à la lecture de ce post, je savais que j'avais besoin d'entendre ça. Ça n'a pas loupé.

Suivent quelques réflexions sur la fatigue, le fait de prendre soin des autres, et la place qu'on prend dans une association.

J'ai lu plusieurs choses sur le fait de « tuer les stars », et, au début, si je comprenais l'enjeu général --notamment dans la communauté à laquelle j'appartiens-- j'étais toujours un peu mal à l'aise vis-à-vis de certains de ces discours parce qu'ils m'évoquaient ce truc, un peu oedipien, de tuer le père. Ça m'évoquait une nécessaire lutte périoque où les plus jeunes coupent la tête des plus anciens. Je pense qu'on peut donner de la place aux jeunes bénévoles sans qu'il faille dispenser pour cela le sang des anciens, précisément parce que ces derniers ont une place et un savoir qui est utile, dans le système. Les supprimer périodiquement ne supprime pas le problème, je crois.

Aussi, cette réflexion-là part d'une situation abusive et toxique --en fait exceptionnelle. On retrouve systématiquement des schémas, mais ça reste exceptionnel (tous les présidents d'asso ou porte-paroles n'abusent pas systématiquement de leur pouvoir, et, well, heureusement !). Une partie de mon malaise venait qu'autour de moi je rencontrais aussi beaucoup de situations non-exceptionnelles, où j'aurais trouvé injuste d'écarter telle personne qui prenait de la place ou attirait la lumière, parce qu'elle n'était pas mauvaise, parce que son rôle en soi n'était pas mauvais. Juste, elle prenait plus de place que les autres (souvent parce qu'iel est président·e d'asso, par exemple). Ce billet s'intéresse, surtout, à ces situations-là, en fait.

Là-dessus, je tombe sur quelque chose d'intéressant dont je voudrais vous parler.

Alors que je traverse depuis au moins une semaine une période de franche lassitude associative, je suis invitée ce dimanche à participer à la journée trains du RESET [1]. Cette parenthèse dans les interventions/conférences/etc. habituelles m'a fait du bien. Dans le train, je tombe sur ce contenu de Kate, qui tient le blog A Playful Day. Ce podcast était présenté ainsi : « Hands up, who's tired? » -- je me débattais avec ma lassitude et j'ai ressenti que j'avais besoin d'entendre ce podcast. C'est ce que j'ai fait.

Le podcast [2] consiste en une conversation entre trois femmes, qui ont en commun de mener la barque d'une petite entreprise et d'être mamans --seules ou non. Elles discutent autour du mythe de ces mères qui, telles des super-héros, gèrent sans problème les enfants, leur travail, leur vie personnelle. Elles discutent de la valeur du travail des femmes (et de la manière dont elles sont souvent par défaut forcées de faire comme si leur travail n'était pas important dans le couple, pour faire passer les enfants devant), elles discutent du privilège qu'elles ont de pouvoir se poser la question de comment équilibrer le travail avec les enfants, elles discutent de l'importance de dire la difficulté, la fatigue, la frustration.

Quand s'occuper des enfants est vu comme facile et normal (et c'est tout le mythe des mamans super-héros), d'une part il est difficile de demander de l'aide ou de dire que c'est dur (parce qu'on n'est pas cru), d'autre part ça entretient la non-culpabilité des papas qui ne prennent pas grand-chose en charge. D'où l'importance pour ces femmes de dire à quel point elles galèrent tous les jours.

Ça m'a évoqué deux choses. La première, c'est que moi aussi, j'ai considéré ma mère comme un super-héros. Le fait d'avoir des enfants m'a paru impossible parce que j'avais cette image de ma mère gérant avec brio le fait de servir le déjeuner le mercredi midi entre deux slots de 5h de cours. Je n'arrivais absolument pas à me projeter dans cette situation sans immédiatement penser que je ne serais pas capable. Ça fait beaucoup de bien d'entendre que derrière cette mythologie des femmes qui gèrent, la réalité est toute autre. En réalité il y a des choix, des tractations, des heures de travail, ces moments où chaque sieste, chaque moment de jeu, amène la question : « comment peux en profiter de manière efficace ? ». Ça fait du bien parce que ça remet les choses à leur échelle : ma mère était un être humain, pas un super-héros. C'est possible, c'est juste beaucoup de travail. La question ici n'est pas de discuter si je veux des enfants ou non, mais dans tous les cas, c'est extrémement rassurant d'entendre que tout le monde galère, en fait.

La deuxième chose, c'est ce souvenir de la journée du RESET :
- Dis quota, tu cumules ta thèse avec des responsabilités associatives...j'ai une question idiote : tu dors combien d'heures par nuit ?
- Beeeh...huit. Moins quand il y a des coups de bourre (comme il y a eu les dernières semaines), mais j'essaye de garder ça exceptionnel. Si je n'ai fini tout ce que je voulais faire, hé ben je remets ça à demain parce que la santé en premier.
- Yess ! Donc c'est possible !

Donc c'est possible. Ce que cette réaction de surprise joyeuse de mon interlocutrice signifiait, c'est qu'elle pouvait se projeter dans ce type de style de vie, parce qu'en fait, il ne s'agit pas d'avoir une capacité exceptionnelle à abattre du travail. Ni de faire des sacrifices impossibles. Il s'agit juste de travailler beaucoup et d'être organisé. C'est tout. Ce n'est pas une histoire de porter une cape.

Ce qu'elle signifiait aussi, c'est que, elle comme d'autres devaient me considérer comme un super-héros. Et, j'ai une mauvaise nouvelle : je suis juste une brute de travail un peu têtue. Ce que je fais n'est ni facile, ni normal. Ça n'advient pas par magie et ça me demande des efforts, des choix vis à vis de mon travail, de l'organisation. Je peux fatiguer, d'ailleurs, je suis terriblement lasse.

Faire le lien entre ces éléments m'a inspiré la réflexion suivante : penser que lae président·e/lae super-bénévole/etc. est un·e super-héros, ça encourage à se reporter sur lui ou elle (c'est pas pour moi, je ne suis pas un super-héros), et donc ça accentue la starification, puisque plus iel fait (puisque les autres se défaussent), plus iel est en lumière.

« Tuer les stars », ça consiste aussi à recevoir et comprendre ce récit qui dit « je suis comme vous, juste, j'alloue du temps et du travail à cette cause », et qui rend possible (moyennant les efforts nécessaires) ce qui semblait insurmontable. Ça consiste en descendre soi-même du piédestal pour permettre aux autres de briller, de s'épanouir, de développer des projets. Mais sans disparaître, sans quitter l'association, sans démissionner. Juste casser cette barrière psychologique qui dit : ce n'est pas à ma portée.

L'autre effet bénéfique de ce mouvement, c'est que ça nous permet de dire : je suis fatigué. Parce que nous sommes des humains, en réalité, nous fatiguons. Imaginer que nous sommes des super-héros, ça nous coince aussi dans une situation assez violente symboliquement où, puisqu'il est un super-héros, alors le super-bénévole ne pleure pas, il ne souffre pas, il n'est pas fatigué. Ça n'offre aucun espace pour dire cette difficulté quand elle arrive pour tirer la sonnette d'alarme.

On est trop souvent --à tort-- considérés comme des sortes de machines. J'en ai fait l'expérience, un peu, de ces discours qui envoient une injonction à faire ça ça ça ça ça et ça, alors, qu'en réalité, on est en train de ramer. Trop souvent, le super bénévole ou le président est une personne dont les ressources sont inépuisables et dont la capacité à assurer est ce sur quoi on se repose. Le super-bénévole ne connait ni fatigue, ni peine de cœur, ni rien. Il ne pleure pas --donc il n'a pas besoin d'être consolé. C'est le dernier recours sur lequel on se repose, de la même manière que les mamans sont ce dernier recours sur lequel on se repose, right ? Mais même les mamans galèrent et fatiguent. Elles font de leur mieux pour traverser cette peine de cœur sans en faire souffrir leurs enfants parce qu'elles, leur rôle est de consoler, pas d'être consolées. Nous, notre rôle est de prendre soin des associations, pas d'être pris en charge par les associations, d'autant que naturellement, on répugne à consoler le chef. Sauf que nous fatiguons, c'est un fait.

Parce que nous fatiguons, nous avons d'autant plus besoin que se lève non pas un nouveau super-héros, mais toi, toi toi et toi aussi.

J'avais des scrupules à parler de ma fatigue, j'avais peur que ça envoie une sorte de signal : si elle elle fatigue, et nous ? J'avais peur que ça décourage. Mais j'observe, à voir les messages (merci merci merci) que je reçois depuis une semaine («  comment puis-je t'aider ? ») qu'en réalité peut-être que c'est ça que c'est le contraire. En fait, c'est bien, ça dit : c'est juste du temps et du travail, pas des super-pouvoirs.

Notes

[1] Hackerspace féministe. https://lereset.org/

[2] http://www.aplayfulday.com/blog/2018/4/18/the-apd-podcast-in-conversation-with-bridey-davies-eilidh-weir

Les avis sur ce billet

Personne n'a encore donné son avis.

Je veux donner mon avis !